La corde : un symbole, mais pas que …

« Une corde réunit deux êtres qui n’ont plus qu’une vie ; le guide, pour quelques heures, se lie à un inconnu qui va devenir un ami. Quand deux hommes partagent le meilleur et le pire, ce ne sont plus deux étrangers. »

Gaston Rébuffat

1. UNE HISTOIRE QUI COMMENCE DANS L’ENFANCE

Je ne sais pas exactement à quel moment la corde est entrée dans ma vie. Sans doute bien avant que je comprenne ce qu’elle allait représenter.

J’ai grandi dans les Pyrénées. À quatorze ans, je découvrais le sommet de l’Aneto. La montagne était déjà là, immense, attirante, parfois intimidante. Et puis il y avait la corde. Cet équipement que l’on porte, que l’on déroule, que l’on noue, que l’on apprend à apprivoiser.

Très tôt, elle est devenue bien davantage qu’un accessoire. Une matière familière, presque intime. Elle accompagnait mes premiers pas dans le local matériel de mon oncle avant de prendre une place essentielle dans ma vie.

2. UNE RELATION CHARNELLE

Il y a quelque chose de particulier dans le rapport que l’on entretient avec une corde. Son poids sur l’épaule, sa texture dans les mains, sa souplesse ou sa raideur, les gestes répétés pour la lover, la dénouer, l’attacher.

On finit par la connaître sans même y penser. On sent son état, on reconnaît ses réactions lorsqu’elle gigote avant de trouver sa place dans le vide. Elle accompagne les mouvements du corps et s’inscrit dans la mémoire des gestes.

Mais cette familiarité n’autorise jamais la négligence. La corde exige de l’attention. Elle rappelle que la confiance ne dispense ni de la vigilance ni de la maîtrise.

Et au cœur de cette matière, il y a une âme. Non pas celle de l’objet, bien sûr, mais celle que les femmes et les hommes lui donnent, à travers leurs gestes, leur expérience et les rêves qu’ils acceptent de partager.

3. L’ESPRIT QUI COURT LE LONG DE LA CORDE

Avec le temps, j’ai appris que la corde portait une histoire qui dépassait largement sa fonction technique.

Elle relie des individus, mais elle révèle aussi la nature de leur relation. Elle rend visible une interdépendance que l’on préfère parfois oublier : celle qui nous rappelle que notre sécurité, notre progression et parfois notre survie dépendent aussi des autres.

L’esprit de cordée ne se trouve pas dans les fibres. Il naît de ce qui circule entre ceux qui sont reliés : l’attention, la confiance, la responsabilité, la capacité à prévenir, à écouter, à s’adapter pour vaincre ou renoncer.

La corde ne crée pas la solidarité. Elle lui donne une forme, une exigence et parfois une urgence.

4. LE NŒUD QUI CHANGE TOUT

Le nœud d’encordement est un geste simple, appris, répété, vérifié. Pourtant, il engage bien plus que la sécurité d’une ascension.

S’encorder, c’est accepter de ne plus avancer tout à fait seul. C’est reconnaître que l’autre peut être un appui, mais aussi une responsabilité. C’est consentir à une relation dans laquelle chacun compte, où l’autonomie de l’un ne peut ignorer la fragilité de l’autre.

Cette réalité ne concerne pas seulement les alpinistes. Elle se retrouve dans une famille, une équipe professionnelle, une aventure collective. À toutes les altitudes, dans les moments faciles comme dans les passages délicats, nous avons à apprendre comment nous relier.

Aujourd’hui, le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir qui tient la corde. C’est de comprendre ce que chacun fait de ce lien.

5. À TOUTES LES ALTITUDES

La corde m’aura appris une chose essentielle : le lien n’est jamais un simple attachement à l’autre. Il est une relation vivante, qui se construit et s’entretient.

Il peut protéger sans enfermer, rapprocher sans confondre, soutenir sans priver l’autre de sa liberté.

Il suppose de trouver la juste distance. De savoir quand retenir, quand accompagner et parfois quand laisser de la marge.

De la montagne à la vie quotidienne, de l’aventure sportive à l’engagement professionnel ou familial, nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, invités à nous encorder.

Non pour nous empêcher de tomber, car aucune corde ne garantit l’absence de chute.

Mais pour faire en sorte que nos aventures, quelles qu’elles soient, deviennent aussi des aventures humaines.

Sûrement est-ce là le plus beau symbole de la corde : elle ne nous promet pas d’atteindre le sommet. Elle nous rappelle que la manière d’y parvenir, et surtout avec qui nous le faisons le chemin, l’emporte

Transposer les enseignements de la montagne et du sauvetage à l'entreprise

Le monde de l’entreprise n’est pas une paroi glaciaire, et les enjeux vitaux ne sont heureusement pas les mêmes. Pourtant, les mécanismes humains qui permettent à un collectif de résister à la pression et d’atteindre l’objectif sont universels.
 
Face à l’incertitude de notre époque, la performance ne viendra pas de procédures de contrôle toujours plus lourdes ou de techniques et matériels sophistiqués. Elle viendra de votre capacité à transformer vos collaborateurs en une véritable cordée : des professionnels autonomes, solidaires et tendus vers un même sommet.