L’ÉCHEC : ET APRÈS ?
« Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. »
— Nelson Mandela
De l’erreur au RETEX : comment transformer ce qui n’a pas fonctionné en progrès collectif.
1.L’ÉCHEC FAIT PARTIE DU CHEMIN
Dans une entreprise comme en montagne, tout ne se déroule jamais exactement comme prévu.
Un projet n’atteint pas ses objectifs.
Une décision se révèle mauvaise.
Une stratégie ne produit pas les résultats attendus.
Une équipe rencontre une difficulté qu’elle n’avait pas anticipée.
Une idée, pourtant convaincante, n’aboutit pas.
Faut-il pour autant parler d’échec ?
Au fil de mes années dans le secours en montagne, j’ai appris à être prudent avec ce mot.
Il existe une différence entre une difficulté, un revers et un échec.
L’échec pour l’avoir vécu porte une profondeur définitive. Et pourtant …
La difficulté fait partie du chemin.
Le revers nous oblige à changer de direction.
L’échec, parfois, nous impose de reconnaître que l’objectif que nous poursuivions n’est plus atteignable.
Mais dans tous les cas, une question demeure :
« Qu’allons-nous faire de ce qui vient de se passer ? »
C’est probablement là que commence le véritable apprentissage collectif.
2.L’ÉCHEC N’EST PAS TOUJOURS LÀ OÙ ON LE CROIT
Dans nos organisations, nous avons parfois tendance à vouloir éviter l’échec à tout prix.
Pour des raisons de sécurité, cela s’entends. Pourtant, vouloir supprimer toute possibilité d’erreur peut conduire à quelque chose de beaucoup plus dangereux : ne plus oser décider, expérimenter ou faire preuve d’initiative.
La prise de risque étant réservé à des contextes particuliers, liés le plus souvent à l’urgence.
En montagne, l’incertitude fait partie du terrain.
La météo change.
Une voie devient impraticable.
Une victime n’est pas là où nous pensions la trouver.
Une difficulté technique apparaît.
Le plan initial doit alors évoluer.
Dans l’entreprise, c’est la même chose.
Un marché change.
Un client modifie son besoin.
Une équipe rencontre une difficulté.
Une décision prise avec les meilleures informations disponibles s’avère finalement inadaptée.
Ce n’est pas nécessairement un échec.
C’est parfois simplement la réalité qui nous oblige à nous adapter.
La véritable question n’est donc pas seulement :
« Avons-nous réussi ? »
Mais aussi :
« Qu’avons-nous appris de ce qui s’est passé ? »
3.REGARDER LA RÉALITÉ EN FACE
Pour apprendre d’un échec, encore faut-il accepter de le regarder.
C’est souvent là que les choses deviennent difficiles.
Nous avons naturellement tendance à chercher des explications qui nous rassurent, à minimiser nos erreurs ou à désigner rapidement un responsable.
Or, dans une équipe performante, le premier réflexe devrait être différent :
comprendre avant de juger.
Qu’avons-nous voulu faire ?
Qu’avions-nous prévu ?
Qu’est-ce qui s’est réellement passé ?
Qu’avions-nous vu ?
Qu’avions-nous mal évalué ?
Qu’est-ce que nous n’avons pas osé dire ?
Et surtout :
« Qu’aurions-nous pu faire autrement ? »
Cela suppose une condition essentielle : pouvoir parler.
Pouvoir reconnaître une erreur sans être immédiatement condamné.
Pouvoir exprimer un doute.
Pouvoir contredire une décision.
Pouvoir dire : « Je ne sais pas. »
L’écoute et la confiance ne sont donc pas des qualités accessoires.
Elles sont des conditions incontournable de la performance collective.
4.DU RETEX À L’ÉVOLUTION
Dans le secours en montagne, nous avons toujours accordé une place importante au retour d’expérience.
Après une intervention, nous revenons sur ce qui s’est passé.
Pas uniquement pour savoir si la mission a été réussie.
Mais pour comprendre.
Ce qui a fonctionné.
Ce qui a moins bien fonctionné.
Les décisions prises.
Les difficultés rencontrées.
Les erreurs éventuelles.
Les bonnes pratiques à conserver.
Puis vient la question essentielle :
« Que changeons-nous maintenant ? »
Une procédure peut évoluer.
Une formation peut être modifiée.
Un matériel peut être amélioré.
Une consigne peut être précisée.
Une manière de travailler peut être abandonnée.
C’est cette dernière étape qui fait toute la différence.
Un RETEX qui reste dans un compte rendu ne transforme rien.
L’expérience ne devient utile que lorsqu’elle modifie l’action future.
C’est exactement ce que les entreprises peuvent transposer dans leur quotidien.
Un échec commercial, une erreur de management, un projet qui dérape ou une décision qui n’a pas produit les effets attendus ne devraient pas simplement être archivés.
Ils devraient nourrir la prochaine décision.
Le passé ne peut pas être changé.
Mais il peut changer notre manière d’agir demain.
5.FAIRE DE L’EXPÉRIENCE UNE FORCE COLLECTIVE
L’échec est rarement uniquement individuel.
Même lorsqu’une erreur semble avoir été commise par une personne, elle peut révéler quelque chose de plus large :
une information qui n’a pas circulé,
une décision qui n’a pas été suffisamment discutée,
un objectif mal compris,
une compétence insuffisante,
une organisation inadaptée,
ou simplement un contexte que personne n’avait correctement anticipé.
C’est pourquoi l’échec peut devenir un formidable révélateur du fonctionnement d’une équipe.
À condition de ne pas chercher uniquement :
« Qui a fauté ? »
Mais plutôt :
« Que devons-nous apprendre collectivement ? »
C’est là que l’esprit de cordée prend tout son sens.
On avance ensemble.
On se parle.
On s’écoute.
On accepte de remettre en question nos certitudes.
On adapte le plan sans perdre de vue l’objectif.
Et surtout, on fait en sorte que l’expérience des uns devienne la compétence des autres.
Dans mon parcours, j’ai aussi connu des échecs d’une autre nature, beaucoup plus définitifs.
J’ai perdu sept camarades en mission.
Dans ces situations extrêmes, aucun discours ne peut transformer la réalité du drame.
Mais nous pouvions décider de faire évoluer nos pratiques, notre préparation, notre vigilance et nos méthodes.
Dans les cas les plus dramatiques, le seul hommage que nous puissions offrir à ceux que nous avons perdus est peut-être celui-ci : faire en sorte que leur sacrifice continue de nous faire évoluer.
Dans l’entreprise, les enjeux sont évidemment différents.
Mais la logique demeure.
Un échec n’est pas seulement ce qui n’a pas fonctionné.
C’est aussi une information sur ce que nous devons changer.
Et lorsqu’une équipe sait regarder ses erreurs, écouter ses membres, tirer les enseignements de son expérience et transformer ces enseignements en actions nouvelles, alors elle ne subit plus l’échec.
Elle apprend.
Elle s’adapte.
Elle progresse.
C’est peut-être cela, finalement, s’élever ensemble.